L’allaitement: un facteur de protection contre la dépression postpartum

30 juin 22 | Canada

Selon une étude américaine menée auprès de plus de 29 000 femmes, entre 11 à 20 % des mères manifestent des symptômes de dépression postpartum (DPP). Tristesse, anxiété, fatigue extrême, sentiment d’être inutile… autant d’états d’âme qui entravent le besoin de prendre soin de soi et de ses proches. Heureusement, il est possible d’agir et de réduire les risques. L’allaitement ainsi que des façons de faire et des personnes fiables à proximité peuvent ramener de la lumière en guise de protection contre la DPP.

La DPP pourrait être atténuée par des hormones puissantes, dont la fameuse ocytocine qui est secrétée durant l’allaitement. Cette hormone, connue aussi comme « hormone du bien-être » ou « l’hormone de l’amour » peut agir comme bouclier face à la DPP.

Parmi les chercheuses ayant collaboré à cette étude, la Dre Emmanuela Ojukwu, professeure adjointe à l’École des sciences infirmières de l’Université de la Colombie-Britannique, s’est entretenue avec le MAQ et a partagé des conseils et des stratégies visant à prévenir ou à réduire la DPP maternelle.

Si la DPP afflige plusieurs femmes, « c’est que l’accouchement est un événement qui les place dans une période critique de vulnérabilité », rappelle Mme Ojukwu. Projetée dans le rôle de mère du jour au lendemain, l’arrivée de bébé occupe une place centrale dans leurs préoccupations tandis que celles liées aux idéaux de la maternité, de l’allaitement, de leur corps de femme, etc., sont toujours présentes. Cela peut représenter une réalité accablante pour la commune des mortelles, insiste-t-elle.

« Le fait d’accoucher enclenche beaucoup de choses dans le corps de la femme, physiquement et mentalement. Tandis que son corps a besoin d’attention et de repos pour guérir, la santé de son enfant occupe désormais une place d’envergure dans son quotidien ». Des séquences d’événements qui peuvent amener une mère à se sentir dépassée, particulièrement si, au cœur de cette transition, elle éprouve des difficultés à allaiter.

Commencer par se rapprocher

Attachement et allaitement sont deux processus qui s’emboîtent parfaitement l’un dans l’autre, car ils se renforcent mutuellement selon la professeure. D’une part, l’allaitement contribue à la mise en place d’un lien d’attachement, tandis que l’attachement stimulé par la proximité encourage l’amorce, voire la poursuite de l’allaitement. L’approche kangourou incarne un exemple concret où ces deux pratiques se renforcent. Privilégiant le contact peau-à-peau, souvent à l’aide d’une écharpe, cette pratique n’est pas mise en place seulement afin de faciliter l’allaitement. En fait, même les mères qui n’allaitent pas – et les bébés – auraient tout intérêt à recourir à cette pratique de manière courante.

Il demeure que si le peau à peau suscite la production d’hormones de bien-être, le fait de superposer à cette pratique celle de l’allaitement accroît la concentration de ces hormones en circulation, dont la prolactine qui contribue à la production du lait. Le fait d’allaiter au sein serait aussi plus bénéfique pour la sécrétion d’ocytocine, que l’expression du lait, car il encourage le peau à peau et renforce le tissage d’un lien relationnel, ce qui peut contribuer à réduire la DPP, explique Dre Ojukwu.

Un système de soutien pour redistribuer le poids des responsabilités

Après l’accouchement, la mère a la charge de nouvelles responsabilités. Cette liste de tâches rallongée peut lui donner l’impression qu’elle est prise d’assaut. C’est là qu’un système de soutien peut aider à alléger le poids sur ses épaules.

Le soutien social est un facteur déterminant dans la prévention ou la réduction des symptômes de la DPP. Pendant que l’allaitement et l’attachement de la dyade mère-enfant évoluent, l’entourage peut intervenir à divers niveaux afin d’aider à maintenir un équilibre. « L’allaitement, même si elle est une chose plaisante, peut susciter du stress si les environnements ne sont pas favorables. Spécialement si le soutien de la famille ou des amis est absent. Ces personnes peuvent aider à alléger le lot des responsabilités ménagères, apaiser le stress et permettre à la dyade de prendre soin de soi et de renforcer le lien d’attachement. »

L’accompagnement par une bénévole en allaitement et les ateliers prénataux représentent aussi un système de soutien efficace. Ces ressources peuvent fournir des conseils personnalisés aux parents sur le déroulement de l’allaitement et des défis possibles qui s’y rattachent (prise du sein, engorgement, mastite, etc.). « Le travail de sensibilisation ne devrait pas commencer seulement à partir du moment où le bébé naît, souligne Mme Ojukwu. Offrir aux femmes des connaissances en matière d’allaitement et les soutenir à travers leur parcours périnatal, de la conception au postpartum, est important pour s’aligner vers un bon déroulement de l’allaitement. Assurément, ça peut être très aidant d’avoir un minimum de connaissances sur l’allaitement au moment de l’amorcer. »

Durant la grossesse, l’accès à une équipe interdisciplinaire peut s’avérer aussi fort utile pour évaluer les prédispositions d’une femme à la DPP. Si des signaux de dépression sont identifiés à ce stade, une évaluation est cruciale « afin d’éviter une escalade des symptômes durant la période postpartum, car les ‘’bleus’’ du postpartum peuvent s’exacerber à la suite d’une dépression prénatale non traitée ». Des sentiments de tristesse ou des symptômes de dépression peuvent dans certains cas être résorbés par une thérapie ou un suivi professionnel. « D’où l’importance que les mères suivent religieusement le suivi prénatal qui leur est proposé », ajoute-t-elle.

L’Initiative Amis des bébés et la DPP

L’Initiative des amis des bébés (IAB), adaptée de celle lancée dans les années 90 par l’Organisation mondiale de la Santé en partenariat avec l’UNICEF, décrit la norme minimale en matière de soins pour tous les nouveau-nés, et comprend la protection et le soutien de l’allaitement. L’IAB peut-elle avoir une incidence sur les cas de DPP? « Je crois certainement que certaines étapes de l’IAB peuvent aider à réduire les risques de DPP », reconnaît sans hésitation Dre Ojukwu.

En veillant à ce que l’allaitement soit amorcé adéquatement, le personnel de la santé contribue à réduire le stress associé à l’allaitement, ce qui pourrait prévenir la DPP puisque certains défis liés à l’allaitement peuvent se manifester dès l’accouchement et se poursuivre au-delà.
L’IAB favorise la proximité de la dyade en tout temps, notamment en gardant le bébé dans la même pièce que la mère. « Le peau à peau, l’échange de regards entre la mère et son bébé, le début d’un lien qui s’installe, cette attraction qui s’enclenche peuvent aider à libérer l’ocytocine et, par extension, à éviter la DPP. »

Vers une convergence entre les croyances, les attentes et la réalité

L’allaitement étant une expérience personnelle, la forme qu’il prendra après l’accouchement et son évolution dans le temps est aussi singulière que l’empreinte unique que forme une dyade mère-enfant. L’expérience se construit sur le fondement de croyances, d’attentes et d’aspirations. Plus l’écart entre elles et la réalité est grand, plus cela risque d’affecter la mère. « La déviation du plan d’allaitement initial peut avoir un effet sur la DPP », signale Dre Ojukwu.

Si plus de 90 % des mères au Québec décident d’amorcer l’allaitement, seulement 8 % allaitent jusqu’au moment où elles l’avaient prévu. La tournure inattendue des événements qui éloigne une mère de son plan initial n’est pas toujours sans conséquence, raconte la docteure britanno-colombienne. « Le sevrage non planifié dû à des circonstances imprévisibles (ex. : un nourrisson est admis à l’hôpital dès sa naissance) peut déstabiliser la mère et induire des sentiments de culpabilité.»

En fin de compte, la convergence entre le désir et la réalité doit primer, et ce, dans les relations interpersonnelles aussi. Une mésentente entre les points de vue de la mère et de son (ou sa) partenaire, ou d’autres personnes importantes (ex. : grands-parents) au sujet de l’allaitement pourrait être un terrain fertile pour la DPP. Quand une graine de discorde est semée, ses racines peuvent se répercuter sur la physiologie et la psychologie du parent allaitant. « S’il y a un conflit constant chez la nouvelle mère concernant ses objectifs et ses attentes liés à l’allaitement ou des conflits entre la mère et les personnes qui la soutiennent, cela peut déclencher une détresse psychologique pouvant s’échelonner en une DPP. »

Rester à l’écoute en guise de prévention

L’étude américaine indique que plus la durée de l’allaitement s’étire dans le temps, moins il y a de risques de développer une DPP. Cependant, la professeure Ojukwu explique que cela ne veut pas dire systématiquement qu’une durée plus courte mènerait à des risques plus élevés de DPP. Plusieurs variables sont en jeu dans le parcours d’un allaitement plus ou moins « réussi », défini en fonction des attentes de la mère. Le but ultime est de donner l’espace qui appartient à la mère pour décider ce qu’elle veut faire et comment elle veut vivre son allaitement, insiste Dre Ojukwu.

Une situation où une femme se sent forcée par son entourage de prendre une décision contre-intuitive représente l’antithèse du soutien. « Dans le cas d’une femme désintéressée ou incertaine à l’idée d’allaiter qui serait encouragée à y réfléchir, si au moment d’essayer elle aime l’expérience, il n’y a pas de nuisance possible. Mais si son refus est catégorique et qu’elle reçoit de manière continue des encouragements pour allaiter, cela pourrait déclencher une réaction malsaine. En tant que professionnel(le)s de la santé, nous devons porter attention à tous les facteurs qui influencent la décision de la mère et vérifier s’il y a des moyens par lesquels on peut intervenir – tout en laissant place à l’autonomie maternelle. »

Dre Ojukwu rappelle aux intervenant(e)s la nécessité d’informer sur l’importance d’allaiter tout en restant conscient(e)s de la manière dont l’information est livrée et du vocabulaire emprunté. « Le message doit être ajusté aux besoins de la femme, par exemple à ses valeurs culturelles, à ce qu’elle exprime sur ses souhaits, etc. »

Si l’étude américaine à laquelle a contribué Mme Ojukwu propose des pistes de prévention de la DPP, c’est aussi dans une perspective de prévention à moyen et à long terme de la santé mentale. Non seulement la DPP peut laisser des séquelles, mais elle peut aussi prendre des dimensions plus grandes. Selon ces données, les femmes ayant souffert d’épisodes de DPP ont 50 % plus de chances d’une récidive lors d’accouchements futurs. Elles sont aussi 25 % plus à risque de souffrir de problèmes liés à une dépression qui ne soit pas rattachée à l’accouchement, et ce, sur une période d’environ 11 ans.

Crédit photo: Celeste Burke

Note : Le terme “mère” utilisé dans ce texte désigne une personne qui donne naissance à un enfant, quel que soit son genre.

 

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